Gratuit !

En ces temps de pré-installation, mêlant démarches administratives et travail prospectif, entre un peu d’oisiveté (méritée), j’avoue : j’ai récidivé… J’ai participé à un concours d’idées. Gratuitement, bien sûr.

Affiche réalisée en réponse à l’appel à projet « Du Green dans le Gris » lancé par La Fonderie, agence numérique d’Île-de-France en janvier 2015 – Projet « Réflectomate » imaginé et réalisé avec Flavie Duprey, ingénieure espaces verts, Anne-Cécile Gauthier, designer et Jeanne Pourias, docteure en agronomie

Avec trois consœurs et amies, nous avons répondu à un appel à projet lancé par La Fonderie, agence numérique d’Île-de-France intitulé « Du green dans le gris, 1er concours de prototypes d’agriculture urbaine connectée ». Autant l’agriculture urbaine est un sujet qui nous parle à toutes les quatre, autant l’ingrédient « connecté » ne nous semble pas indispensable à la problématique. Ainsi est né le projet « Réflectomate » dont la fonction est de faire pousser des tomates dans les cours d’immeubles. Pas connecté mais simple à réaliser avec les moyens du bord, il s’agit plutôt d’un projet « DIY » comme on dit de nos jours, potentiellement disponible en « open source ».

Cela aura représenté environ trois jours de travail cumulés à nous quatre, ce qui est peu pour un concours d’idées. Pas très grave dans nos situations de jeunes professionnelles ou en recherche d’emploi… N’empêche qu’on se l’est dit : « Les concours gratuits, faut pas les faire ! », avec en mémoire cette vidéo circulant sur Internet.

N’empêche aussi que cela induit un paradoxe. Dans un contexte où démarrer une activité ne se fait pas sans référence, où l’accès à la commande est difficile pour tous en raison de la morosité économique, où la communication est devenue un levier indispensable de nos professions, les concours d’idées constituent un réel tremplin pour les jeunes (et moins jeunes).

Mais quel est le devenir de toutes ces idées ? Dans le cas de concours où des lauréats sont désignés, les propositions peuvent aboutir à une commande réelle. Que deviennent les concepts non retenus ? Dans le cas d’un workshop, il donne lieu à une présentation ou une exposition, mais quels sont les débouchés pour les concepteurs ?

Cette semaine je me suis rendue à une conférence organisée par Stéréolux dans le cadre du projet « Game and the city », intitulée « Objets urbains, objets ludiques ». Fort intéressante, elle introduit la mise en place d’un atelier consistant à « enfermer cinquante-quatre heures durant (mais on les nourrit quand même) une quarantaine de développeurs, de designers et autres ingénieurs, occupés à créer, à bricoler des prototypes de jeu vidéo, d’objets connectés et interactifs – cette année, comme le focus est fait sur le mobilier urbain, on leur a adjoint des architectes, des urbanistes et des makers. »

Waw, c’est cool… Un jeune auditeur, manifestement intéressé pour y participer, pose une question très à-propos : « Je m’interroge sur la finalité de cet évènement : est-ce que ça peut aboutir à la réalisation d’un projet avec le soutien de la ville par exemple ? » Non, lui répond-on. Le but c’est de faire émerger des idées, de nouveaux concepts « connectés ».

Alors, est-ce que la collectivité par le biais d’une structure culturelle n’enrichit pas sa communication simplement et gratuitement sur le dos de jeunes « makers » ? Est-ce que toute cette matière grise mobilisée gratuitement ne risque pas d’être reprise et développée par des industriels du secteur ? Les membres du Graffiti Research Lab France qui ont démarré la conférence par des exemples d’interventions artistiques dans l’espace urbain ont repris une citation, qui disait sensiblement : « les artistes sont devenus les nouveaux acteurs des départements R&D des entreprises ». Si un artiste peut travailler hors du cadre d’une commande, c’est moins évident pour un architecte, un designer ou un ingénieur…

Et cette pratique des appels à projet ou concours d’idées se généralise. Le cluster du quartier de la création à Nantes, associé à la SAMOA (société d’aménagement publique) et Altaréa Cogedim (promoteur privé), lance parallèlement un concours « Aménagement des espaces de vie – Recherche de concepts innovants sur les espaces de vies ». Et attention, voici les prix : lauréat : 3000€, 2nd : 2000€, 3ème : 1000€. L’organisateur investit donc 6000€ en phase concours pour récompenser l’ensemble des candidats en échange de dizaines d’idées dont il devient propriétaire.

En répondant à ces appels à projet, les candidats se mettent donc en situation de stagiaires low-cost pour les collectivités, organismes publics ou entreprises. Ils deviennent malgré eux des acteurs du marketing des villes dites créatives…

Pourquoi accepte-t-on de produire de la matière grise sans contrepartie ? Sans aller jusqu’à nous comparer à des candidats de téléréalité en quête de célébrité, c’est sûrement l’envie de faire connaitre et de valoriser des idées qui motive les candidats. C’est aussi le plaisir de travailler hors du cadre professionnel et ses contraintes de rentabilité. Ou l’envie de partager des convictions, un savoir-faire dans le cadre d’un projet collectif. Ou encore de bénéficier des moyens mis à disposition pour réaliser un projet.

« Tout travail mérite salaire » énonce le dicton. Pas dans tous les cas heureusement. A chacun de mesurer son propre intérêt par rapport à celui du porteur de projet.

Allez, cette fois-ci c’est le dernier ! (Qui veut un réflectomate ?)